Vu d'ici

Revue aires, numéro 7, Octobre 1988,  64 pages, 60 FF.


Avec Lionel Bourg, Abdelamir Chawki, Ludovic Degroote, Thierry Guinhut, Michel Karpinski, Michel Lecamp, Yves Leclair, Hubert Lucot, Jacqueline Merville, Lotte Oehre. Dessins de Stella Apostolidou.


extraits

 

Il est une transgression qui ne ressemble pas 
Au sommeil de la voix

Des générations de joies enterrées
Sortent sur des lèvres ave leurs linceuls

Lierre qui ne lâche pas
Son mur-enfant

Il a dit: Je vais abréger la vie
Elle s'est livrée à lui à l'infini

Ils ont demandé à son cadavre d'avouer
Il a reconnu qu'il n'était pas mort

C'était un oiseau qui volait dans son nid
Et nichait dans les horizons

Il n'avait pas peur de l'incendie
Mais peur que le feu devienne sa maison

Il nommait les choses dans la langue
Les choses le nommait dans le silence

Le nuage est venu sur lui
Sans pleuvoir

Pour ressembler à l'arbre, il n'est pas resté debout
Il a obligé l'arbre à marcher

Pour aller vers la vague, il ne s'est pas dissous en elle
Il a chanté le murmure de l'eau

Pour imiter la montagne, il n'a pas fait silence
Il l'a enveloppée de son cri

Quand il a voulu se confesser
Il a créé Dieu

Puis il a décidé de tuer ce Dieu
Quand il a su qu'il était capable d'être son premier meurtrier

Il a tenté de saisir l'instant avant qu'il ne tombe en lui
Il a tenté ensuite de le poursuivre dans le passé

Il a tenté de faire face au miroir
Sans y voir personne

Il a tenté de s'incliner comme un mur
Sans s'effondrer

Il a tenté de forger
Le néant


   

Stella Apostolidou


 
  Il pleut. la nuit tombe. 
   Cela devrait suffire au chagrin d'un jour. A l'ennui. L'incertitude. 
   On serait là, face à cette eau venue de nulle part, devant la masse confuse des nuages. On écouterait le bruit des gouttes s'écrasant sur les dalles de schiste. Il resterait peut-être encore un peu de lumière pour apercevoir, vers l'alignement des quelques arbres bornant une parcelle d'éternité, le froissement de feuillage, la confusion des brumes et des vapeurs, cette sudation des terres comme fourbues, défaites, et retenir un instant dans son regard le visage soudain pathétique des pierres crevant le sol, spectres lointains, gisants attendant depuis si longtemps un signe des étoiles. Mais il pleut. Il pleut sans que l'on puisse rien connaître de tant de richesse. On demeure simplement, observant une dernière fois la lande. Ses genêts, Ses bruyères. La noire détresse de quelques arbustes crispés sur on ne sait quel accablant destin. Puis l'on rentre chez soi, allume la lampe. Geste banal, poussière d'heures passées à épuiser le temps, minutes lentes qui précèdent la nuit, celle que tu aimes le moins, sans doute parce que tout est alors trop gris, trop neutre. Tu es seule. Fais chauffer du café. Et puis il y a toute cette lassitude. Ce silence. 

   Mon amour. Oui, je sais. Ces mots qui traînent partout. Ces cailloux rabotés, que l'on jette ou lance n'importe où, ces galets oubliés aux berges des rivières... je t'écris parce que c'est ainsi, parce que les arbres ployés sous le vent mûrissent trop de songes, que le brouillard sur la colline se déchire avec une telle impassibilité qu'il semble dérouler devant nous d'ultimes raisons de vivre, parce que le ciel convulsé, brisé, maintient envers et contre toute la longue agonie du paysage, quelque chose comme une promesse, une clarté. 
  Je t'écris parce que nous sommes ici. Parce que je t'aime. 

  Parfois, je n'ai que des mots, ces maigres signes tracés sur des feuilles qui se détachent et jonchent les jours. C'est à peine si je puis les donner. Ils sont pauvres. Dérisoires. Des mots, des pleurs. Ou bien le vent, la bruine. La montagne derrière notre maison, où le brouillard toujours s'immobilise avant de se dissoudre. les arbres et, leur faisant face, la lande aux buissons très sombres. L'herbe rase. Les froids de l'hiver, les bourrasques, les interminables nuits bleues de la neige. 
  La fatigue. 
  Nos mains rougies sur la fenêtre, brûlantes de ne pas se toucher. 
  Alors j'écris. Quelques mots de plus, quelques mots encore. Pour raturer l'absence. Travailler le silence. 
  J'écris parce que je ne peux pas faire autrement et que quelque chose persiste, sans raison. Un peu d'espoir, un ciel plus limpide malgré les nuées qui l'assaillent, un sourire parfois. Une toute petite larme... J'écris comme on ramasse une pierre. Comme on partage avec un chat quelques minutes de chaleur. [...] 
 
 

Lionel Bourg, Au devant du silence.
 


 Page créée par Denis en Avril 1999 (commentaire?) pour la revue aires.