Déchiffrements

Revue aires, numéro 24, Avril 1997,  64 pages, 70 FF.

Avec Sylvie Fabre, Stéphane Letourneur, Jean-Pierre Vidal, Isabelle Daniel-Doleviczenyi, Patrick Dobost, Christophe Tarkos, Nathalie Bontemps, Ludovic Degroote, Hélène Galli, Marc-Ange Graff, Alain Guillard, Dominique Simoni, Christiane Chevigny
extraits
 
   Longtemps je me suis rêvé frigidaire. Ma porte s'ouvrait peu. Très sûr de ma lenteur, impassible et seul comme un portrait de pape qui voudrait dénoncer le marché noir de la béatitude, impeccablement propre, toujours parfaitement rasé, je fabriquais du froid. en moi, et en dehors de moi. Un navire cargo m'avait déchargé sur le port. Mes jours étaient poreux et mes nuits étaient ternes : j'étais bien.  
  
   L'automne ici dure six mois, quelques fois huit : certains trouvent le temps de lire tous es livres, et de s'amuser des tristesse de la chair. La nuit est tiède, comme un crapaud cueilli au crépuscule, mais elle dure toute la journée. L'engourdissement succède au sommeil, et comme partout ailleurs, quelques brutes qui s'agitent, parlent haut, font des projets : on les isole au Parlement, où elle nuisent à tous sans déranger personne. En somme, sans l'avoir vraiment voulu, j'avais bien choisi mon île : je n'y paraissais qu'un peu plus morne que les autres, qu'un tout petit peu plus préoccupé de rien.  
  
   Ancré, solidement ancré sur cette portion de terre dérisoire, solidement ancré dans ma ténacité morose. N'eût été le fait que j'étais né ailleurs, que je parlais (quand je parlais) une autre langue, personne n'aurait remarqué ma présence. J'ai d'ailleurs rapidement cessé d'être insolite, comme les nouveautés déjà flétries d'anciens salons des arts ménagers. Je fabriquais du froid : pas de ce froid intense et presque asymptotique que les modernes laboratoires savent produire, mais un froid à ma mesure, un froid modeste et à usage individuel, tout juste bon à solidifier les cubes de glace apéritifs, un petit froid ne permettant qu'une mise en conserve raisonnée. Manque d'ambition peut-être, ou tempérament peu enclin au lyrisme : je n'ai lamais souhaité être un congélateur.  
 [...]  
 
 
 
Marc-Ange Graff, Dégivrage technique.


 
Et si je cherche  
un autre jour pour demeurer  
une autre terre  
ce n'est pas refus de l'usage  
ni des saisons  
  
L'appel des vents carnassiers hante ma mémoire  
et mes bras alourdis         Vies perdues  
retiennent d'humbles douceurs         Frissonnements  
d'éternité  
  
Si je poursuis  
la conquête d'une autre terre  
d'un autre jour  
c'est pour offrir aux solitudes  
le sanglot d'une très nouvelle  
et dure  
naissance  
  
  Un chant qui voudrait dire l'âme  
qu'on n'entend plus  
  
  
Le soir est aussi doux que les bras d'une enfance  
attardée  
Tout ce qu'il saurait dire il le tait  
par pudeur  
N'est-il pas celui qui revient  
  
  
Ne laissons pas nos mains  
trembler sur son épaule     Il est tard désormais  
  
  Le temps est venu d'endormir  
nos songes  
 
 
Hélène Galli, Déchiffrements.
 

 

Les eaux de la rase parfois s'étalaient
en  une  immense  tache  qu'il  fallait
contourner,  encore fumante,  à reflets
huileux ou parcourue de bulles blanches
savonneuses.  Je  m'arrêtais  répugnant 
vaguement à consentir.
L'hiver,  elles  gelaient.  Je  faisais
craquer la glace et  observais les fis-
-sures qui s'ouvraient, où  tremblaient  
encore quelque crasse,  le  nez  froid,
les joues rouges,  les  jambes  et  les
pieds glacés, le regard bleu.
 
 
 


 Page créée par Denis en Mai 1999 (commentaire?) pour la revue aires.